Iconz de la semaine : Joe Frazier

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Le plus difficile avec Joe Frazier c’est de réussir à parler de lui sans évoquer son meilleur ennemi : Mohamed Ali. George Foreman, autre champion du monde des années 70, est même allé jusqu’à dire à la mort d’Ali qu’ils étaient tous les trois la même personne. C’est dire si ces trois destins sont imbriqués. Foreman n’a eu de cesse depuis la confrontation en octobre 74 à Kinshasa de chanter les louanges de « the Greatest ». Comme s’il représentait la part la plus glorieuse d’Ali. Ce dernier l’a aidé à sortir de la dépression dans laquelle il était tombé après leur combat. Avec Frazier, c’est une autre histoire qui a failli finir de manière tragique sur un ring en 75 à Manille tant la haine était grande. Il représente le côté obscur du grand champion. Et il est à jamais le premier à avoir battu Ali.

Joe Frazier, George Foreman et Mohammed Ali. Foreman : « Ali, Frazier et moi nous ne formions qu’un type »

 Frazier mérite d’exister au-delà de sa rivalité avec Ali. Son parcours bien que marqué par cette rivalité est celui d’un des plus grands combattants de l’histoire de la boxe. Il est aussi très symbolique de l’Amérique noire des années 50 à 70. Joe « Smoking » Frazier est un noir de Caroline du Sud qui a dû fuir vers le Nord pour trouver du travail. Il quitte l’école à 13 ans pour travailler avec son père métayer. Comme de nombreux noirs du Sud, celui-ci loue et travaille la terre d’un propriétaire blanc dans un rapport qui n’est pas sans rappeler la période de l’esclavage. L’extrême pauvreté de sa famille le poussera vers le Nord et New York. Il finira par s’installer à Philadelphie où il va travailler dans un abattoir. C’est dans cette ville qu’il va découvrir la boxe. Petite anecdote, Stallone adressera plusieurs clins d’œil à Frazier dans Rocky notamment l’entraînement sur des quartiers de viande.

Ce qui n’était au début qu’un passe-temps pour perdre du poids devient très vite l’occasion de se réaliser pour le gamin de Beaufort. Il est quasiment invaincu en amateur (deux défaites). Ce qui lui permet de se qualifier en 1964 pour les Jeux Olympiques de Tokyo. Il va y briller et faire la preuve de sa dureté face au mal. Pour se hisser en finale, il va éliminer tous ses adversaires avant la limite du combat. En demi-finale, il va se blesser à la main droite. Il gagne sa médaille d’or en ne combattant qu’avec la seule main gauche. C’est cette main qui va faire ses succès suivants. Paradoxal pour un droitier.

Fort de cette médaille d’or, il devient pro l’année suivante dans sa ville d’adoption. Entre le 16 août 1965 et le 25 juillet 1966, il remporte tous ses combats. La sanction est la même pour tous ses adversaires : le tapis. Un seul des 11 combattants qu’il affrontera sur cette période dépassera le 5e round. Fin 1967, il présente un bilan monstrueux de 19 combats, 19 victoires dont 17 par K.O. Aucun boxeur ne semble pouvoir le battre. Il peut légitimement prétendre affronter le champion du monde en titre,  d’autant qu’il est désigné « boxeur de l’année » par Ring Magazine. Malheureusement, le combat tant attendu attendra près de 4 ans avant de voir le jour. La faute à la Guerre du Vietnam.

Crédit Photo / Droit Réservé

« No Vietcong ever call me Nigger ». C’est par cette phrase devenue célèbre qu’Ali marque son refus de se présenter sous les drapeaux pour aller combattre au Vietnam. Il se présente comme objecteur de conscience. Il explique que sa foi musulmane lui interdit de prendre les armes pour tuer un autre être humain. Cet argument sera reconnu en 1970 par la Cour Suprême des Etats-Unis. En cette année 67, cela vaut à Ali d’être déchu de son titre de Champion du Monde et de sa licence l’autorisant à boxer. Il risque même la prison. L’impact de sa décision est tel qu’il va devenir une icône de la lutte Tiers-mondiste. Frazier se voit donc empêcher de se frotter à celui qui s’autoproclame « the Greatest of all times ».

La nature ayant horreur du vide, le monde de la boxe cherche un remplaçant à Ali. Il faut bien que le business continue de tourner. Un tournoi est organisé, par la WBA, pour trouver le successeur du roi des rings. Frazier le boycotte. Il expliquera en privé qu’il comprenait la position d’Ali et que si les Baptistes interdisaient de se battre, il ne combattrait pas sur un ring. Il ne se contente pas de le soutenir par les mots. Il va s’engager personnellement pour qu’Ali puisse reboxer et va même jusqu’à lui prêter de l’argent. Il essaie de lui obtenir une licence pour boxer en Pennsylvanie mais la commission, et notamment Chuck Bednarik (grand joueur de football américain et ancien vétéran de la Seconde Guerre Mondiale), s’y oppose. Des idées plus ou moins farfelues sont évoquées pour organiser ce combat que tout le monde veut voir. Notamment dans un 747 en vol…

Le combat va finir par avoir lieu en 71. Entre temps, Frazier a détrôné Jimmy Ellis qui avait succédé à Ali. Smoking Joe sait qu’il ne sera vraiment considéré comme le Champion du monde à part entière que lorsqu’il aura battu celui qui est encore considéré comme le tenant du titre. Malgré ses trois titres de boxeur de l’année (67, 70 et 71) et sa ceinture. Malgré Ali qui salue sa victoire : « Joe a quatre ou cinq enfants à nourrir. Il a travaillé dans un abattoir toute sa vie et il mérite tout ce qui lui arrive. Personne ne lui a donné ce titre. Il s’est battu pour l’obtenir. » Le 8 mars 1971, au Madison Square Garden, Mecque du sport U.S, ils s’affrontent enfin. La petite histoire veut que même Frank Sinatra ait eu du mal à obtenir une place. Il peut y assister grâce à son accréditation de photographe pour le magazine Life.

Avant le combat, Ali fait du Ali. Il provoque. Il invective. Il mène une guerre psychologique à son adversaire. Il va même jusqu’à le présenter comme le boxeur de l’Amérique blanche et conservatrice. Il est vrai que celle-ci a pris fait et cause pour Frazier non par adhésion mais plus par rejet d’Ali. La détestation qu’Ali suscite chez une grande partie de l’Amérique blanche, de cette période, est indescriptible. Il traite Frazier « d’oncle Tom », insulte suprême pour un Afro-Américain. Smoking Joe ne peut digérer cet affront suprême lui qui s’est vu refusé l’encaissement de son chèque de Champion du Monde, chez lui à Beaufort, parce que Noir. Ali est sans conteste une des grandes figures de la lutte contre la guerre du Vietnam, ce qui lui vaut une grande sympathie des Noirs, des Blancs progressistes et d’une certaine presse. Frazier est engagé contre son gré dans un combat qu’il ne peut gagner : le combat médiatique. Il n’a pas le sens de la répartie de son adversaire, il paraît plus brute. En 1974 en marge de leur deuxième combat, il perdra le contrôle lors d’une émission TV où il est invité avec Ali et en viendra aux mains avec lui.

A l’issue du combat, c’est le choc. La sidération. Ali est battu. Frazier lui a donné une leçon. Après les premiers rounds où il a subi la foudre d’Ali, il va petit à petit prendre le dessus. Grâce à son incroyable condition physique et son redoutable crochet du gauche, il va punir son ancien ami. Ce dernier avait été jusqu’à dire que s’il devait perdre, il ferait le tour du ring à genou et déclarerait que Frazier était le plus grand. Ce que « Smoking Joe » ne cesse de demander une fois sa victoire reconnue par les juges. Ce combat restera comme l’un des plus violents de l’histoire de la boxe. A tel point que les deux boxeurs finiront à l’hôpital. Frazier tarde à se remettre de la violence de ce combat. Il va même rester près d’un an sans combattre. Pour se préserver, il ne défendra que très peu son titre. Le manque de compétition et d’entraînement qui va avec vont finir par se payer.

Credit Photo / Droit Réservé

22 janvier 1973, Kingstone Jamaïca, il rencontre le challenger numéro 1 : George Foreman. Un destructeur. Un colosse avec une force qui semble surhumaine. Comme Ali, deux ans plus tôt, il est invaincu. Foreman lui inflige sa première, et sans aucun doute la plus humiliante, défaite de sa carrière. Il est envoyé 6 fois au tapis en 2 tous petits rounds. Son fils Marvin, dans « Thrilla in Manilla » documentaire sur sa rivalité avec Ali, raconte qu’il croit à une blague la première fois qu’il le voit aller au tapis. L’année suivante, Ali reprend le titre à Foreman dans un combat resté lui aussi dans les mémoires : « Rumble in the Jungle ».

Toutes les conditions sont réunies pour que la revanche entre les deux champions ait lieu. On peut considérer que ce n’est pas le deuxième combat qui s’est déroulé quelques mois avant celui de Kinshasa entre Ali et Foreman. Celui-ci n’avait pas vraiment d’enjeu autre que l’ego des boxeurs. Foreman ayant revêtu la ceinture un an plus tôt. Non la vraie revanche a lieu à Manille en 1975. Notorious BIG y fait même référence, de manière très fine, dans son morceau « One more chance »1. C’est dire si ce combat est entré dans l’imaginaire collectif des amateurs de boxe et s’il a marqué l’histoire de ce sport.

« The closest thing to death », c’est en ces termes qu’Ali parlera plus tard de ce combat. Le combat de janvier 1974 n’est qu’une étape vers ce qui sera le point d’acmé de la rivalité entre les deux boxeurs. La tension entre les deux boxeurs est accentuée par les petites tricheries d’Ali pour empêcher Frazier de boxer en corps à corps. Il ne cesse de le tirer par la nuque. Sans que l’arbitre n’intervienne. Après le combat quand un journaliste lui fait remarquer qu’il avait prétendu avoir perdu le premier combat suite à la décision d’un homme blanc, Ali répond avec son sourire légendaire : c’est aussi la décision d’un homme blanc mais cette fois c’est la bonne.

Les deux boxeurs vont au bout d’eux-mêmes. Le combat va jusqu’à la 14e reprise et est arrêté par le camp de Frazier avant le début de la dernière. Il n’y a pas d’autre solution. Frazier a l’œil droit complétement fermé. Ce que personne ne sait à l’époque, c’est qu’il est pratiquement aveugle de son œil gauche. Il boxe depuis 1964 avec une cécité partielle de l’œil gauche. Malgré une vue très réduite, il veut aller au bout du combat. Pourquoi alors que sa vie est en jeu ? Ali est allé trop loin. Les humiliations à répétition, les insultes, l’intimidation. Tout cela dure depuis le premier combat de 1971. Et cela en est trop pour Frazier. Lui qui a grandi dans le Sud en pleine Ségrégation ne supporte plus les insultes racistes (Ali le compare sans cesse à un gorille dans l’avant match, pour faire rimer Gorilla avec Manilla en anglais). Sa famille a grandement souffert du fait que le Champion de la lutte pour les Droits Civiques le désigne comme le Noir asservi au pouvoir blanc. Il reconnaîtra plus tard qu’il était prêt à quitter le ring les pieds devant. Renoncer face à Ali lui semblait inconcevable. Quel qu’en soit le prix.

Crédit Photo / Droit Réservé

Frazier n’a jamais accepté cette défaite. Il a livré un très grand combat poussant Ali à l’abandon : à la fin de la 14e reprise, Ali demande à son coin de lui défaire les gants. Celui de Frazier jettera l’éponge plus vite. A l’issue du combat, Ali tente la réconciliation mais les plaies sont trop fraîches. Frazier refuse la main tendue. Le temps finira par faire son œuvre et les deux champions se réconcilieront et Ali dira : « C’est le plus grand boxeur de tous les temps… après moi ». Smoking Joe termine sa carrière sur son seul match nul avant d’embrasser une courte carrière de chanteur. Frazier, jusqu’à la fin de sa vie, va se consacrer à la boxe entraînant des jeunes boxeurs dont ses propres enfants dans une salle de Philadelphie. En 2011, lors de ses obsèques Ali fera partie des personnalités présentes à la cérémonie. Joe Frazier était sans aucun doute un immense boxeur. Mais comme Foreman, il n’avait pas compris qu’Ali avait fait de la boxe son royaume où les règles étaient les siennes : celles de l’Entertainment. Le combat ne pouvait se limiter à 15 rounds sur le ring. C’était un show permanent de son annonce à l’arrêt de l’arbitre. Joe Frazier était trop terrien pour ce genre de fantaisies.

DOCUMENTAIRE ALI contre FRAZIER

 

Les plus grand KO de Joe Frazier

 

FRAZIER, ALI, FOREMAN on British TV

Manille 1974, après le combat. Photo A.P

2004 à un match de basket photo AP

Manille 1974 photo A.P

1 « when it comes to sex, I’m similar to Thrilla in Manilla »


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