Iconz de la semaine : Justin Fashanu

Football, Stories

Robert de Niro dans «  Il était une fois dans le Bronx  », le premier film qu’il a réalisé, fait dire régulièrement à l’un de ses personnages  : «  il n’y a rien de pire qu’un talent gâché  ». Cette maxime est la parfaite illustration de la carrière de Justin Fashanu. Un des plus grands espoirs du football anglais et une des plus grandes tragédies de l’histoire du sport.

Au départ, tous les éléments sont réunis pour avoir une grande saga. Deux frères, abandonnés par leur père puis placés dans un orphelinat par leur mère qui ne peut s’occuper d’eux, qui deviennent tous les deux footballeurs professionnels. L’un deux, Justin devient rapidement une star du football anglais au point de devenir le premier joueur noir transféré pour un million de livres. Il sera retrouvé pendu en 1998 dans un garage. Il n’avait que 37 ans. Les raisons de ce naufrage  ? Comme pour chaque suicide, personne ne les connaîtra vraiment. Pour beaucoup, elles sont liées au fait qu’il était le premier sportif de haut niveau ouvertement gay.

Crédit Photo / Droits réservés

Seulement en 1990, lorsqu’il vend à The Sun l’exclusivité de sa sortie du placard, sa carrière est déjà un échec. Il est déjà à courir après sa gloire passée. Justin n’aura été qu’une étoile filante. Trois années à Norwich où il a tout fracassé. Au point d’être recruté par Nottingham Forrest, double vainqueur de la Coupe d’Europe des Clubs Champions (ancêtre de la Ligue des Champions), en 1979 et 1980, et d’être convoqué en espoir avec les 3 Lions.

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«  Forbidden Games  », documentaire disponible sur Netflix, nous offre une vision plus complexe de la vie de Justin Fashanu mais aussi de celle de son frère John. Le film autopsie les traumatismes des Fashanu. L’abandon, l’orphelinat, la famille d’accueil et la difficulté d’être les seuls noirs dans un village anglais des années 60-70. Nous découvrons que ce jeune plein de talent ne va cesser, toute sa vie, de chercher à briller pour être aimé. On le voit tour à tour grand espoir empreint de son rôle d’exemple pour les noirs britanniques, joueur star flambeur, born again christian puis «  représentant» assumé de la cause gay. Certains de ses proches interrogés parlent de masque. De personnalité complexe et difficile à décrypter. Ce qui se dessine surtout dans ce portrait, c’est un jeune homme en recherche de lui-même. Un jeune dont les masques successifs s’agrègent les uns aux autres.

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Justin Fashanu, dès le début de sa carrière, est en avance sur son temps. Il a déjà saisi tous les codes de  la célébrité et semble s’en amuser dans un premier temps. Le film regorge d’images de lui dans son quotidien  : avec ses amis, en famille, à l’entraînement, avec son frère… Il semble obsédé par la lumière. Cette quête des projecteurs n’est pas compatible avec sa vie personnelle faite de secrets et de failles. Son transfert à Nottingham Forrest en 1981 ne se passe pas comme prévu. Il rentre en conflit avec son entraîneur au niveau footballistique. Brian Clough, une sorte de Mourinho de l’époque, qui ne supporte pas la contradiction  : «  quand un joueur n’est pas d’accord avec moi  ? On discute pendant 20 minutes dans mon bureau et ensuite on convient que j’avais raison  ». Fashanu sort de 3 saisons où il semble quasi intouchable. Il se verra même remettre, en 1980, par la BBC, le prix du but de l’année pour une réalisation contre Liverpool. Il débarque en bottines et manteau de fourrure à son premier entraînement… Ce ne sont pas tout à fait les codes de l’époque et surtout pas dans les équipes de Brian Clough.

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La mayonnaise ne prend pas entre ces deux fortes personnalités. D’autant que Fashanu n’est pas performant sur le terrain. Et puis les premières rumeurs… Justin aurait été vu dans les bars gays de Nottingham. Clough lui interdit l’accès au centre d’entraînement. Allant même jusqu’à solliciter l’aide de la police pour s’assurer que le «  paria  » ne pourra pas pénétrer dans l’enceinte. C’est le tournant d’une carrière qui devait mener Fashanu vers les sommets. Lui qui a tant de talent se voit arrêter dans sa progression. Il rebondit chez le rival de Notts County après un bref passage chez les Saints de Southampton. Après deux saisons plus que correctes, il se blesse gravement au genou et file se soigne à Los Angeles, ou il retrouvera les terrains de soccer. Il retrouve les terrains Outre-Atlantique. Et voit même les portes d’un retour en Angleterre s’entrouvrir. Pourtant, il n’est déjà plus le joueur qu’il était.

Pendant ce temps, son frère John est devenu une star en Angleterre avec le fameux Crazy Gang du Wimbledon FC. L’ancien partenaire de Vinnie Jones jouera même deux caps en équipe nationale. Alors que tout le pays rêve un temps de voir les deux frères jouer sous les mêmes couleurs, John prend position publiquement pour marquer sa distance avec son frère tout en revendiquant son statut. Il est alors impossible pour lui d’accepter de vivre de nouveau dans l’ombre de son frère. Justin finira par revenir en Angleterre sans réellement retrouver le fil de sa carrière. Et en 1990, à 29 ans, il fait de nouveau la une des journaux avec son coming-out. Son frère reconnaîtra l’avoir payé pour qu’il ne le fasse pas. A partir de là, les relations entre eux semblent avoir atteint un point de non-retour. John ira jusqu’à tenir des propos brutaux à l’égard de son frère. Sa fille Alma a sans doute contribué à lui faire prendre conscience de ses positions extrémistes. Elle est l’auteure d’un documentaire, Britain’s Gay footballers, diffusé en 2012 sur la BBC3 dans lequel elle dénonce l’homophobie latente dans le monde du football.

La principale faille de Justin Fashanu remonte à son enfance. Ses parents ont eu quatre enfants. Leur mère ne placera que John et lui à l’orphelinat, car elle ne peut pas subvenir à leurs besoins. Il en gardera, à vie, une forme de ressentiment et un malaise profond. Il ne comprendra jamais pourquoi eux… Dans un premier temps à l’orphelinat puis en famille d’accueil, il a une relation fusionnelle avec son frère. Celle-ci se dégrade avec les premiers succès de Justin. John se sent abandonné et ne vit de plus en plus mal de vivre dans l’ombre de son frère. Ce qui expliquera sans doute sa prise de position lorsque le transfert de son aîné à ses côtés devient une rumeur insistante.

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La famille et le regard qu’elle porte sur lui peuvent expliquer beaucoup de choses chez Justin. Son suicide fait suite à une accusation d’agression sexuelle aux Etats-Unis où il travaillait comme entraîneur d’un club de foot. Un jeune homme de 17 ans s’est plaint d’avoir été abusé par lui. Il rentre très vite en Angleterre. L’affaire sera classée faute de preuves après sa mort. Le médecin légiste, qui l’a autopsié et étudié sa lettre d’adieu, dira que Justin semblait surmonter les préjugés sur sa couleur et sa sexualité mais qu’à la fin les pressions liées à cette affaire étaient trop fortes. Il se serait donné la mort pour éviter à sa famille et ses proches la peine et le déshonneur de le voir condamné. Cette volonté de préserver ses proches est l’explication qu’il donnera dans une émission TV pour justifier son refus de parler à sa mère après son coming out. Et si elle était là sa vraie quête  : briller aux yeux de ceux qui l’ont abandonné enfant (ses parents) ou adulte (son frère). Son homosexualité le condamnait d’avance dans cette histoire à ses yeux. Il était persuadé qu’il ne pourrait jamais avoir droit à un procès équitable.

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Sportivement, Fashanu n’aura pas laissé une grande marque dans l’histoire. Mais on ne peut s’empêcher de se demander qu’elle aurait été sa trajectoire dans un contexte différent. Il restera à jamais le premier sportif ouvertement gay. «  Forbidden games  » nous donne à voir une personnalité que ne se limitait pas à cette image iconique. Il était beaucoup plus complexe que cela. Les blessures de son enfance n’auraient-elles pas fini quoiqu’il arrive par le dévorer  ? Cette question, personne ne peut y répondre de manière définitive. La seule certitude, c’est que sa vie tient de la tragédie grecque.


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