Iconz de la semaine : Socrates

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Décembre 2011, le Brésil pleure le décès de l’ancien Capitaine de la Seleçao et des Corinthians de Sao Paulo. C’est aussi un héros de la chute de la dictature militaire qui est salué. En Amérique du Sud et dans le Monde. Avec lui, part à tout jamais une certaine idée du football que les moins de 30 ans n’ont connu que sur Youtube. Socrates, le footballeur au prénom de philosophe grec, aura plus marqué l’histoire du jeu son goût immodéré pour le beau jeu et la Démocratie.

L’histoire a souvent beaucoup d’humour. Son sens de la facétie ne peut que faire sourire. Le Brésil des années 80 est celui de la fin de la dictature militaire. Un des acteurs majeurs de la chute du régime n’est autre qu’un footballeur  : Socrates. Prénom qu’il hérite de l’amour paternel pour la philosophie grecque. Deux de ses frères ont comme lui des prénoms qui font référence au «  berceau  » de la Démocratie (Sofocles et Sostenes). On ne s’attardera pas sur ce qu’était réellement la démocratie à l’époque de la Grèce Antique. Toujours est-il que notre footballeur affublé du nom du père de la Philosophie (les Asiatiques et les Africains apprécieront sans doute cette vision très occidentale) est un élément fondamental dans la chute du régime totalitaire d’alors.

Pour les supporters du PSG, Socrates est le frère du capitaine emblématique du club de la Capitale  : Raì. Héritier revendiqué de la vision du football de son aîné. Ce qui lui valut une première saison difficile à son arrivée à Paris. L’adaptation au football «  pragmatique  » européen ne fut pas sans difficultés. Il devint par la suite le capitaine aux 4 demies finales européennes consécutives (oui, le club a eu une histoire avant Zlatan et Neymar). Pour Raì, son ainé est un super héros. Une espèce de mix entre Superman et Maître Yoda. On peut comprendre cette admiration sans borne quand on se penche de plus près sur le parcours exceptionnel de ce joueur de génie.

Socrates est issue comme une minorité de footballeurs brésiliens des classes moyennes. Son père lui inculque les préceptes de la philosophie, de la culture politique et surtout lui impose de finir ses études avant de se lancer dans une carrière de footballeurs pro. Ce sera donc la médecine. D’où le surnom qui le suivra toute sa carrière et même au-delà  : O Doutor (le docteur). Diplôme en poche, il signe au Botafogo club de l’Etat de Sao Paolo. Il va y jouer pendant 4 ans de 74 à 78. Il y marquera 101 buts pour 269 matches. Sa vie et sa carrière change avec son transfert aux Corinthians de Sao Paolo. Il va marquer l’histoire de ce club, de la sélection et un peu celle du pays.

Crédit Photo / Droit Réservé

La trace de Socrates dans l’histoire du jeu ne se mesure pas à l’épaisseur de son palmarès. C’est un joueur d’avant la révolution capitaliste dans le football. Cette révolution où l’étalon ultime est la mesure de la productivité par la victoire. Socrates a été le capitaine de la plus grande équipe du Brésil de tous les temps. De l’avis de ceux qui les ont vus jouer. Un jeu hyper technique, libre et créatif. Un football où faire plus de trois touches de balle était une hérésie. Où le ballon court plus que les joueurs. Les seuls titres de Socrates sont 3 titres de champions de l’Etat de Sao Paolo avec les Corinthians (79,82 et 83). Aucun titre majeur. Son empreinte est ailleurs. Lui l’ami intime de Lula est un des artisans, et non des moindres, du retour de la Démocratie dans son pays. Sa trace dans l’histoire du pays du football est encore plus importante à quelques jours de l’arrivée au pouvoir de Jaïr Bolsonaro. Vous savez le nouveau Président élu, militaire et grand fan de la période 64-85 (celle de la dictature).

Comment un footballeur, dont on sait qu’ils ne sont pas si malins, a-t-il pu contribuer à révolutionner le Brésil  ? Pour comprendre, il faut commencer par considérer que ce que l’on sait des footeux repose sur beaucoup de préjugés. Car pour réussir à marquer l’histoire du pays, il fallut plus qu’un footballeur  : c’est tout un club, symbolisé par son capitaine, qui s’est dressé contre la junte militaire. En 1981, les Corinthians qui comptent en leur sein de nombreux internationaux  (Socrates, Zé Maria, Wladimir ou Zenon) sont en pleine crise de résultats et de gouvernance. Changement de dirigeants et arrivée à la tête du club de foot (les Corinthians sont un club omnisport) d’un jeune sociologue  : Aldison Monteiro Alves. C’est un ancien leader étudiant passé par les geôles du régime. Pour relancer le club, lui qui ne connait rien à cet univers, il décide de s’appuyer sur les joueurs. Il les consulte. Lie des liens forts avec les principaux leaders  : Wladimir et Socrates. Cela va déboucher pour sur une expérience unique dans les annales du football brésilien voire mondial.

« Nous voulions dépasser notre condition de simple joueur-travailleur pour participer pleinement à la planification et à la stratégie d’ensemble du club. Cela nous a amené à revoir les rapports joueurs-dirigeants » ainsi parlait Socrates Sampaio de Souza Vieira de Oliveira. La Démocratie est installée au sein du club. Cela ne se fait pas d’un coup de baguette magique mais cela finit par prendre. Toutes les décisions concernant la vie du groupe et du club sont votées. Aucun sujet n’échappe au vote. Les joueurs décident d’abolir les mises au vert d’avant match. Ils vont même jusqu’à désigner l’un d’entre eux entraîneur-joueur en 82. Vu de France, on ne mesure pas la déflagration dans le Brésil de la dictature. Le football est un enjeu politique majeur pour le régime. Au point d’interdire à Pelé de jouer à l’étranger. Il a failli être le premier Brésilien du PSG au début des années 70 mais il s’est heurté au veto de la junte. Pour quitter le Brésil, O Rei a dû attendre 77 que Kissinger obtienne du régime qu’il vienne promouvoir le soccer au Cosmos de New-York. Les joueurs sont des semi-esclaves. Et la CBF, fédé auriverde, est une annexe du pouvoir dirigée par un militaire… «  Quatre-vingt-dix pour cent des joueurs ont une condition de vie inhumaine. Soixante-dix pour cent gagnent moins que le salaire minimal. Si les joueurs l’acceptent, les dirigeants sont paternalistes. Sinon, ils sont autoritaires.  » Ainsi parlait Socrates de la réalité de l’époque.

Un homme, une voix. Ils votent tous. Et pour chaque décision. Recrutement, horaires et même finances… Les joueurs sont opposés au système des primes de matches qui avait alors cours dans les clubs. Ils vont voter pour eux et pour l‘ensemble du personnel un intéressement sur les recettes des matches et des droits TV. Pour que cette révolution fonctionne et puisse avoir un impact politique fort, il faut des résultats ou du moins un jeu attrayant. L’autogestion libère les joueurs en plus de les responsabiliser. Ils jouent pour leur club et surtout pour la liberté. Le jeu est plus créatif et plus solidaire. Et ils gagnent. L’écrivain uruguayen  Eduardo Galeano  écrit dans les colonnes du  Monde diplomatique  (août 2003)  : «  Tant que dura la démocratie, le Corinthians, gouverné par ses joueurs, offrit le football le plus audacieux et le plus éclatant de tout le pays, il attira les plus grandes foules dans les stades.  »

En 82, la publicité apparait sur les maillots dans le foot brésilien. Une décision est prise  : floquer Démocratie sur les maillots. « Au départ, nous voulions changer nos conditions de travail ; puis la politique sportive du pays ; et enfin la politique tout court ». Ainsi parlait Socrates. Et ils vont le faire. La déliquescence du pouvoir de la junte l’oblige, cette année-là, à organiser la première élection démocratique des gouverneurs d’Etat depuis 64. Les joueurs des Corinthians, futurs vainqueurs du championnat de leur Etat, s’investissent dans la compagne. Ils s’incitent leurs supporters à se rendre aux urnes les 15 novembre 82 en portant «  Dia 15, vote  » sur leurs maillots.Les prises de positions publiques du capitaine de la Seleçao ont un écho de plus en plus important dans la société. Prenez le conflit entre Lilian Thuram, alors capitaine des bleus, et Nicolas Sarkozy en 2005 sur la question des émeutes en banlieues. Multiplier là par mille et vous serez encore très loin de ce que représente l’engagement de Socrates à cette époque. Il est moins frontal que l’ancien de la Juve mais a un impact sans pareil. Malgré la défaite en quart de finale du Mondial 82 son crédit n’est pas entamé. Bien au contraire. Les intellectuels et artistes du pays s’intéressent de plus en plus à lui et au combat qu’il symbolise. C’est ainsi qu’un certain Washington Olivetto, publicitaire de renom, va aider la cause des Corinthians et de leur capitaine en mettant son savoir-faire à leur service. En bon publicitaire (ou communicant comme on dit aujourd’hui), il va trouver un nom percutant au produit qu’il doit vendre  : la Démocratie Corinthiane. C’est à cette époque que Lula crée son Parti des Travailleurs pour lutter contre le régime. Il va très vite recevoir un soutien de poids avec l’adhésion, à titre individuel, de Socrates et de certains de ses coéquipiers. Certains ont même assisté à la fête célébrant la création du parti. Les joueurs deviennent les représentants les plus visibles de la lutte pour la démocratie. O Doutor en tant que capitaine de la Seleçao et des Corinthians est le symbole absolu du combat pour la liberté.

Le point d’orgue de cette résistance à la junte a lieu fin 1983 lors de la finale du championnat Paulista contre le grand rival du FC Sao Paolo. L’équipe des Corinthians arrive sur le terrain et déploie une banderole:  «  gagner ou perdre, mais toujours en démocratie  ». Victoire des Corinthians sur un but de Socrates. Deuxième titre consécutif. Les journaux soumis au pouvoir de la junte ne sont pas tendres avec les joueurs des Corinthians. Mais peu importe ils gagnent les cœurs grâce à leur jeu et font avancer la démocratie dans le pays. « Peu de Brésiliens ont la possibilité de faire des études et donc d’acquérir des notions de politique. Nous leur avons inculqué cette culture en utilisant la langue du football »  ainsi parlait Socrates. Lui et les siens dépassent le stade de simples joueurs de football. O Doutor devient une figure politique de poids. Au point, en 1984, de pouvoir mettre son éventuel transfert en Europe dans la balance pour influer sur le référendum que la junte, à bout de souffle, se voit obligée de mettre en place pour un retour de la Démocratie au Brésil. Le oui l’emporte et malgré cela Socrates part en Italie jouer pour la Fiorentina. Lorsqu’il y est accueilli par la presse, un poil provocateur, il explique que la première qui lui vient à l’esprit quand il pense à l’Italie c’est Antonio Gramsci.

La trace de Socrates dans l’histoire du sport est grande, il a mené la plus belle des Seleçao. Celle de la fin d’une certaine idée du football. Il restera surtout comme un Spartacus des temps modernes. Il aura mené la révolte des footballeurs pour la démocratie. Contrairement à d’autres footballeurs, il refusera toujours de jouer un rôle politique dans le Brésil post-dictature. Là, où Pelé a été ministre. « Quand Lula est arrivé au pouvoir, il y a eu une liste de ‘ministrables’ qui a circulé, et j’étais dedans, mais j’ai pris les devants, et j’ai dit  ‘non’.  Je ne crois pas trop à la politique institutionnelle » Ainsi parlait Socrates.  Le footballeur aux faux airs de Che Guevara était aussi un homme d’excès. De tabac, d’alcool et de vie. Certains lui ont été fatals. En 2011, quelques mois avant sa mort, il reconnait souffrir d’alcoolisme depuis des années. Il sera emporté par une infection intestinale fruit de ses années d’excès.

Crédit Photo / Droit Réservé

En 2011, les supporters des Corinthians ont célébré sa mémoire en même temps que le titre de championnat de l’Etat de Sao Paolo remporté par le club. Avec eux, tout un pays lui rendit hommage. 7 ans après sa mort, le Brésil a décidé de confier son destin à un nostalgique de cette dictature qu’il a tant combattu. Avec ses armes de footballeur et sa façon d’être. Un des derniers rebelles du football. Eric Cantona, dans la série documentaire éponyme, lui a consacré un opus. Socrates reste et restera sans aucun doute unique dans l’histoire du foot. Un joueur d’un tel niveau avec un tel engagement politique, il n’y a pas d’équivalent dans le sport contemporain. Celui qui s’en rapproche sans doute le plus est Le Bron James qui n’a pas hésité à mettre son aura au profit du mouvement «  Black lifes matter  ». «Nous exercions notre métier avec plus de liberté, de joie et de responsabilité. Nous étions une grande famille, avec les épouses et les enfants des joueurs. Chaque match se disputait dans un climat de fête (…) Sur le terrain, on luttait pour la liberté, pour changer le pays. Le climat qui s’est créé nous a donné plus de confiance pour exprimer notre art.» Ainsi parlait Socrates. Mais comment pouvait faire autrement  ? Il portait le nom de celui qui, au moment de l’exécution de sa peine de mort, déclara  :  «  il faut mieux subir l’injustice que la commettre  ». Vous savez Socrate. L’autre, le Grec.


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