La grossesse d’une Championne – Partie 1 / 2

Mélina Robert- Michon
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L’entrainement en étant enceinte, Mélina Robert-Michon sait ce que c’est. Il y a bientôt huit ans, elle a donné naissance à Elyssa, après s’être entrainée passé 6 mois de grossesse. À la suite de quoi, elle a démontré aux sceptiques qu’une sportive peut revenir à son meilleur niveau, après une grossesse et à truster les podiums mondiaux. Aujourd’hui, elle est sur le point répéter l’expérience : donner naissance à une petite soeur pour Alyssa et revenir sur le devant de la scène sportive, avec pour objectif principal les Jeux de Tokyo, en 2020.

IconZ : Comment s’entraine-t-on au lancer du disque en étant enceinte ?

Mélina Robert-Michon : On s’adapte. Le mouvement du lancer sollicite énormément les abdos, les transverses et la chaînes de muscles abdominales. Les trois premiers mois, il n’y a pas énormément de changement parce qu’on ne ressent pas encore les tensions liées à la grossesse. Et après, avec mon médecin, mon entraineur et mon préparateur physique, on adapte aux différentes tensions qui apparaissent. Par exemple, nous avons trouvé le moyen pour travailler la gestuelle du lancer de ne plus tenir le disque à bout de bras, mais de le faire avec un médecine ball à poignée tenu à la hanche. Un mouvement que j’ai pu faire jusqu’à pratiquement le huitième mois et qui m’a permis de garder contact avec le lancer, sans avoir les appréhensions liées à la peur de mal faire.

Serge Debié : C’est un challenge, avant tout. Il ne faut pas perdre le pied, toujours être présent et proposer des choses innovantes pour permettre à l’athlète de rester au top le plus longtemps possible. On a tenu un peu plus de 7 mois comme ça. En continuant de faire, sur le plateau, des choses qu’on a l’habitude de faire, mais en les modifiant par rapport à la structure personnelle d’une femme enceinte. Un travail de qualité posturale. Le but du jeu étant de retrouver ces postures, le plus vite possible, après l’accouchement.

I : Pourquoi continuer à s’entrainer alors qu’on est enceinte ?

M R-M : D’abord, parce que j’ai envie de reprendre ma carrière et qu’il ne s’agit que d’une parenthèse. Donc, plus je m’entraine longtemps, plus la reprise sera « facile ». Ensuite, c’est également pour la tête, parce que j’ai l’habitude de m’entrainer beaucoup Je ne me voyais pas, du jour au lendemain, ne plus rien faire.
En revanche, si on m’avait dit que médicalement il était nécessaire de rester couchée, je serais restée couchée. Mais comme tout se passait bien, je voulais pouvoir en profiter.

Jérôme Simian : Si une athlète souhaite revenir à son niveau d’avant grossesse, c’est un besoin. On perd beaucoup pendant la grossesse, notamment dans le structurel ou le social. De plus, d’un point de vue physiologique, c’est un besoin pour les femmes enceintes. Le peu d’études qui ont été faites sur le sujet prouvent que les femmes vivent mieux leur grossesse quand elles sont actives.

S D : Le but était de garder le potentiel de coordination motrice. Pour la technique, c’est plus difficile car avec le ventre qui pousse, ça change les repères. Il fallait, notamment, être exigeant sur des postures qu’elle ne pouvait plus tenir, parce que son corps bouge. On essaie de trouver les petits trucs qui font bien.

Je pense que, cette fois, on est allé beaucoup plus loin qu’à sa première grossesse. Elle s’est entrainée plus longtemps. Même si elle n’a pas lancé beaucoup longtemps. Elle venait au moins 3 fois par semaine, pour faire de la technique, des éducatifs, des éjections, etc. Des choses qui ressemblent à du disque mais qui n’en sont pas.

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I : Comment s’organisait le travail avec votre staff composée de votre entraineur Serge Debié, de votre préparateur physique Jérôme Simian et votre médecin ?

M R-M : Mes entraineurs s’adaptaient au fur et à mesure. Et, lors de mes bilans réguliers, mon gynécologue m’indiquait qu’il n’y avait pas de contre-indication et que je pouvais continuer. Il faut quand même se rendre compte qu’à ce moment là, le plus important, ce n’est pas l’entrainement. Il ne faut pas se tromper de priorité.

J S : Il y a des contraintes individuelles, lors de la grossesse. C’est pour cela que nous travaillons en nous basant sur le suivi médical pour être sûrs de ne pas gêner la grossesse. Puis, nous sommes surtout à l’écoute de Mélina pour s’assurer qu’elle n’a pas de douleur particulière, qu’elle n’a pas de tension.

I : Comment était planifié l’évolution de votre entrainement ?

M R-M : Au jour le jour. On s’adaptait aux conditions du jour. J’étais parfois fatiguée et je ne m’entrainais donc pas. J’étais à l’écoute de mon corps. L’objectif fixé avec mes entraineurs n’était pas d’appliquer un plan, mais plutôt d’être flexibles, car on ne sait pas comment les choses peuvent évoluer. Du coup, chaque jour, en fonctionnes sensations et du ressenti, on évaluait quel était le type de séance approprié ou s’il était mieux de me reposer. D’ailleurs, mon médecin m’a recommandé d’aménager une période quotidienne de repos supplémentaire, pour compenser cette activité additionnelle.

Il est important de s’écouter d’avoir bonne conscience lorsque le corps exige de se reposer.

J S : Effectivement, il n’y a pas un plan auquel il faut se tenir. On essaie d’avoir un effet chaque jour. Et, lorsqu’elle arrive, on évalue si on peut l’obtenir ou pas, puis on s’adapte. Ce qui reste dans la ligne directrice de ce qu’on fait d’habitude.

Forts de l’expérience de sa première grossesse nous avons pu aménager l’entrainement de Mélina et lui permettre de lancer plus longtemps, avec des exercices partiels. Nous en avons également profité pour travailler sur le côté « structurel », pour corriger quelques déséquilibres qui pouvaient rester.

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I : Avez-vous eu besoin d’adapter également votre alimentation ?

M R-M : Non, pas vraiment. J’ai même sans doute fait un peu moins attention que lors des saisons d’entrainement parce qu’il y a moins de contraintes. Mais je ne suis pas tombée non plus dans les excès. Mais j’en ai profité pour me faire un peu plus plaisir et faire quelques écarts.

En revanche, j’ai eu une grosse période d’oranges. J’en mangeais parfois 6-7 par jour. Et maintenant qu’on est moins dans la période des oranges, je pense plus aux melons et pastèques. En tout cas, rien de difficile à trouver.

I : Y avait-il des gestes à proscrire afin d’éviter des désagréments ?

M R-M: L’entraînement me faisait du bien. Je le remarquais quand, après deux ou trois jours sans m’entraîner, je me sentais moins bien, moins alignée, plus tendue. Sans doute parce qu’à l’entrainement, je faisais beaucoup de travail d’étirement, de posture qui, vraisemblablement, m’ont aidé dans ma grossesse. Finalement, contrairement à ce qu’on pourrait pense, c’est l’entrainement qui m’a aidé à avoir une grossesse qui se passe bien.

Mélina Robert-Michon est une athlète française spécialiste du lancer du disque, vice-championne aux Jeux olympiques de Rio en 2016 et aux Championnats du monde de Moscou en 2013. Elle est détentrice du record de France de la spécialité depuis juin 2000 (de 62,08 m à 66,73 m en août 2016).