Sur un malentendu peut-être que…”

Basket-ball
Johan Passave-Ducteil

Dans ce dernier acte, Johan Passave Ducteil se remémore ses débuts en Pro A marqués par la fabuleuse et inattendue saison 2013-2014 ponctuée par un sacre national. Un souvenir pour la vie…

“J’avais signé 2+1, donc j’étais sur une base de contrat de deuxième division. Et c’est pas comme au foot où tu peux tocquer au bureau et faire des renégociations comme Verratti. Te faire augmenter chaque année (rires).

C’est là que mon agent m’a dit : “Fixe-toi un objectif. Il faut que vous arriviez à vous maintenir en Pro A. Si vous y arrivez, ça sera magnifique”.

On a pris une claque, parce que je le répète, la Pro A n’a rien à voir avec la Pro B. Cela a été une adaptation très difficile puisque je jouais contre des pivots beaucoup grands, beaucoup plus costauds que moi alors qu’en pro B c’était à peu près le même gabarit. C’était plus rapide, plus intelligent… Cette année-là, il y a un mec qui nous a portés sur son dos, c’est Marc Judith. C’est le seul qui a réussi à passer la passerelle de deuxième division à première, tout de suite. Pour le reste, il nous a fallu plus de la demi-saison pour le faire. Et malgré tout ça, on a réussi à se maintenir quelques journées avant la fin du championnat (11ème).

Crédit Photo / Droit Réservé

J’ai eu mon deuxième pépin physique, sur un choc anodin. En fait j’avais un hallux valgus (une déformation du gros orteil, ndlr). J’avais toujours eu ça, et j’aurai pu garder ça toute ma vie parce que ça ne me faisait pas mal. Je pouvais vivre avec mais un mec beaucoup plus grand que moi est retombé dessus a réveillé la douleur. Du coup, j’ai dû faire un choix, vu que le maintien a été acquis assez rapidement. Terminer ma saison, et me faire opérer pour être prêt pour la saison suivante… Sauf que c’était l’année de mon mariage, et on m’avait prévenu qu’il se pourrait que je ne sois pas apte à marcher. Ne pas pouvoir marcher et danser à son mariage, c’était quand même… difficile.

J’ai pesé le pour et le contre avec ma femme et finalement j’ai foncé. Je me suis fait opérer des deux pieds puisque la malformation était présente aux deux gros orteils. Il y avait un peu de frustration en moi concernant la saison qui venait de se finir mais je savais qu’il fallait que je me prépare deux fois plus et revenir plus fort.

J’ai pu bien marcher deux semaines avant mon mariage. L’opération s’est bien déroulée, pareil pour la rééducation. J’ai fait ma préparation et j’ai pu revenir pour la saison 2012-2013 avec Nanterre.

 

Les play-offs : invité surprise d’une fin de saison haletante

Mon coach me prévient et me dit : ‘Il me faut un Américain en poste 5’. Ce qui veut dire concurrence… Je sais pas encore qui sera starter. Rashaun Freeman que je connaissais débarque (ancien joueur de Gravelines lors de la saison 2008-2009, ndlr). On avait un feeling particulier parce qu’on était les mêmes sauf que lui était gaucher, moi droitier. J’étais mort de faim et lui aussi. Mais il n’était pas très collectif. Durant les matches amicaux, je voyais que Pascal (Donnadieu) n’était pas satisfait, que ça n’allait pas se faire. Du coup, je ne me prenais pas la tête. Je ne l’ai pas laissé prendre l’ascendant, mais je l’ai laissé dans la lumière. Je me suis mis en retrait. La saison, ça se passe plutôt bien en première partie. Par contre, la seconde partie, beaucoup moins. On arrivait à 15 défaites, Rashaun Freeman a quitté le club et a été remplacé par Chris Massie qui ne viendra seulement deux mois. On a fait venir un joueur colombien qui s’appelle Juan Palacios qui finit la saison avec nous. Humainement, on matche et en plus de ça, on est complémentaire. Il a un jeu un peu plus autour de la raquette et moi un peu plus à l’intérieur. On arrive à se mettre dans la tête qu’on doit partager ce rôle plutôt que de se battre pour. Bon, j’avoue que je préfère être starter et lui, acceptait de sortir du banc. On arrive en fin d’exercice et le coach nous dit : ‘Les mecs, si on veut faire les play-offs, il faut gagner tel match sinon on ne sera pas dedans’. Franchement, par rapport à la saison qu’on faisait, espérer faire les play-offs, c’était n’importe quoi.

Crédit Photo / Droit réservé

Il y avait quatre équipes ex aequo (Dijon qui finira 7ème, Nanterre, Orléans et Cholet, ndlr) et c’est au panier average qu’on finit huitièmes avec 15 victoires et 15 défaites. À ce moment-là, on tombe sur Gravelines qui termine premier du classement (Vainqueur de la Leaders Cup 2013). L’année précédente, l’équipe avait aussi terminé première mais avait été sortie dès le premier tour des play-offs.

Pascal Donnadieu nous dit : ‘Le premier match aura lieu à Gravelines, le second chez nous. On a rien à perdre. On y va sans pression’. Et c’est là que l’année 2013 commence.

C’était assez incroyable. Mais on était fâchés. On est arrivé en finale de Coupe de France contre le Paris Levallois, notre pire ennemi. Les Banlieusards avec un public contre les ‘riches’ sans public. Sauf qu’on a perdu contre eux. C’était horrible. Cette défaite nous a donnés l’énergie de gagner les quelques matches pour se qualifier en play-offs.

À la base on voulait gagner la Coupe de France et se barrer en vacances. C’était ça qui était prévu parce que ça aurait été le premier titre du club.

Il y a une phrase qu’on se disait et que je retiendrai toujours : “Sur un malentendu peut-être que…” Peut-être que sur un malentendu on peut aller à Gravelines et gagner. On va à Gravelines, BAM ! on gagne. À la maison, on était quasi imprenables. On avait notre public et tout. Je découvre un mec, un excellent joueur français que j’avais mis sur ma blacklist : Ludovic Vaty. L’un des meilleurs, dans la meilleure équipe du championnat. J’adore jouer contre ce type de joueur. J’arrivais à l’embêter, à le faire sortir de ses gonds… Après avoir éliminé Gravelines, on tombe contre les tenants du titre, Châlon-Sur-Saône. Là, tu as JBAM (Michel Jean-Baptiste Adolphe, ndlr) et Shelden Williams, joueur NBA (ayant évolué aux Hawks d’Atlanta) en poste 5. Deux gars sur la blacklist, le remplaçant et le titulaire.

On fait un match où on va gagner chez eux après double prolongations. Ils viennent chez nous en mode fâchés, mais on fait encore un super match. J’arrive à bien contrôler les deux pivots et on gagne. On se retrouve en finale du championnat de France. L’année précédente, on jouait le maintien. C’est incroyable.

Deux ans auparavant j’étais en pro B. La médiatisation… Jusqu’à maintenant je regardais quelques articles de presse. Mais là, c’était Canal+, George Eddy, le mec que tu vois à la télé, David Cosette, la voix française du basket. Ils posent des questions : ‘C’est qui le poste 5 ? Johan Passave…c’est ça ?’ Genre ils connaissent pas mon nom. (Rires). ‘ Tu viens d’où ?’ George Eddy je me rappelle, de sa remarque. ‘Ah tu es antillais’ (avec l’accent).

 

La finale : David contre Goliath

La finale c’est en trois matches gagnants. Donc c’était deux matches à Strasbourg, et deux matches chez nous éventuellement. Et s’il y avait une belle, encore à Strasbourg. Sauf que sur le papier, je me retrouve face à Alexis Ajinça. Quand j’étais à Saint-Etienne, on avait bien sympathisé. À l’époque, il venait s’entraîner chez nous. Un fan de foot aussi, un vrai stéphanois. Mais là on était rivaux.

C’était prévu qu’il me mange. Joueur NBA, que veux-tu que je fasse. Le gars fait 2m18, je fais 2m. Une tour de contrôle. Je me souviens, l’Equipe avait fait un papier dans lequel on était comparé…

Cette finale m’a permis d’avoir un nom et de me faire connaître dans le milieu du basket. Tu vois un gars de 2 mètres faire chier un gars de 2m18, qui l’empêche de marquer ses paniers. Il y avait des duels incroyables, l’éclosion de joueurs comme Jérémie Nzeulie, Trenton Meatcham, David Lighty… Mais avant tout ça, il faut aller à Strasbourg. Et le premier match, on a pris une volée ! (défaite 89 à 55). La presse nous a enterrés. ‘Qu’est-ce qu’ils font là, ces finales vont être nulles, ils vont les tuer’. Ce qui est bien dans les play-offs, c’est que tu perdes de 30 points ou d’un point, peu importe, il faut gagner les trois matches. Donc à part être touchés dans notre orgueil, on ne perdait rien. Tu lis la presse et ça pique. Tu lis les commentaires assassins… ‘Passave s’est fait tuer par Ajinça’. Le premier match j’ai pas vu le jour… j’ai vu la différence. On a essayé, mais pas un pour rattraper l’autre. Le soir, on se retrouve avec la plupart des joueurs français. Pascal avait beaucoup fait jouer les Américains, négligeant un peu les Français, Marc Judith et Jérémie Nzeulie. Je leur ai dit : ‘Je connais Pascal, pour vouloir piquer les Américains, il va vouloir vous faire jouer. Donc soyez prêts. Surtout toi Jérémie, tu as une carte à jouer, tu es costaud’. On arrive sur ce match 2, les Strasbourgeois, rien qu’à l’entraînement, on voyait qu’ils se voyaient déjà champions. Ils étaient cool. Le coach nous a dit : ‘Si on prend ce match, on en a deux chez nous. Et ça peut aller très vite. On a rien a perdre, jouez !’

Crédit Photo / ICONZ X Laurie Top

Ce deuxième match c’était un vrai match d’hommes. On leur a mis une intensité, un truc de fou. Ils faisaient que se plaindre. On arrive à arracher ce match (84 à 79). Retour à Nanterre… Magnifique. On ne savait pas dans quelle salle, on allait jouer car notre salle n’était pas aux normes. D’autant plus que notre salle faisait 1500 places et qu’il y avait tellement de demandes. On devait jouer soit à Carpentier, soit à Courbertin. Mais à ce moment-là, c’était Coubertin. Avant c’était la salle de mon ancien club, le Paris Basket Racing, là où j’ai commencé. Encore un clin d’oeil du destin…

Je suis revenu sur le terrain où j’ai réalisé mes premières détections. Cette salle je la connaissais. Les vestiaires, c’était les mêmes. Mais tout était décoré aux couleurs de Nanterre. Courbertin, ça fait comme une arène. Tout le monde connaît le film, Gladiator. Et bien j’avais la sensation d’être un gladiateur. Notre public ? Mention spéciale. Il nous a transcendés tout le long. Là, à aucun moment on avait envisagé de retourner à Strasbourg. Parce qu’on s’est dit, si on prend les deux matches, on est champion. Quand tu vois le trophée gonflable pendant que tu t’échauffes qui est juste à côté, tu vois sur les stickers ‘finale pro A’, tu vois ton crew, ta femme, tes potes… tu réalises. Tu veux pas y croire vraiment, mais tu te dis que ça t’a porté. Et ce que j’aime depuis que j’étais à Nanterre, tout ce que j’ai voulu je l’ai obtenu à la sueur de mon front. C’est ça qui était beau. J’étais choisi par le coach, et c’est lui qui me mettait sur le terrain de par mes performances. C’est ça qui faisait ma fierté. Avant c’était sur un malentendu mais là c’était plus le cas, on voulait ce trophée. Il y avait 1-1, tu joues chez toi, deux matches, et en deux matches tu peux être champion. Le troisième match a été mon meilleur de toutes les finales. J’avais dit à ma femme : ‘On va être champion’…”

 


Johan Passave-Ducteil

Johan Passave-Ducteil, est un joueur français de basket-ball. Il évolue au poste de pivot pour le club de Chalon Reims Basket

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